Le mysticisme juif dans le sud-marocain

Le mysticisme juif au Sud Marocain

Le présent travail s'inscrit dans le sillage des travaux qui proposent une histoire des communautés juives du Sud Marocain mettant en valeur dix siècles de vie communautaire partagées avec le reste de la population de la région. Ici il s'agira d'éclairer les échanges judéo-musulmans en matière de pratiques mystiques et surtout de culte des saints.

Installés dans le Sud marocain depuis le VIe ou le Ve siècle avant l'ère chrétienne, les Juifs vivent à la fois hors de la société majoritairement musulmane mais aussi en totale interdépendance avec elle. L'histoire et la tradition s'accordent à leur donner une large place parmi la population subsaharienne et saharienne. Que ce soit au Touat, au Tafilalt, dans les vallées du Draa, de Ouad Noun et de Tata ainsi que dans le Sous, ils semblent avoir constitué des centres importants de commerce et de culture. L'apparition des Juifs dans ces régions reste un problème pour les chercheurs. Elle pourrait coïncider avec le développement de la colonisation phénicienne entre le VIe et le IVe siècle avant l'ère chrétienne. Les rares documents attestant de l'existence de communautés juives en Afrique du Nord à l'époque préislamique ne permettent pas d'affirmer avec assurance l'importance démographique et culturelle du judaïsme dans ces régions ni sa composition. Il est probable cependant que la communauté juive originelle ait pu convertir une partie de la population berbère avant la conquête musulmane. C'est du moins ce qu'affirme Ibn Khaldoun[1]. Il reste cependant difficile de déterminer aujourd'hui si les communautés juives marocaines sont constituées majoritairement de berbères convertis ou judaïsme ou de Juifs installés dans le sud-marocain et ayant adopté la langue berbère. Certaines communautés ont également été arabisées sans que disparaisse l'usage liturgique de l'hébreu et de l'araméen.

Installés dans ce grand Sud marocain, les Juifs semblent y avoir assuré une part notable de l'activité économique. L'essor de leurs communautés y parait quasi parallèle de celui du commerce caravanier transsaharien. C'est vraisemblablement la conséquence de l'une des réformes importantes de l'Islam, qui a expressément interdit l'usure (riba). Les non musulmans, en l'occurrence les Juifs, deviennent les prêteurs sur gage officiels, dans un État islamique garantissant la protection des communautés juives à travers la dhimma[2] ainsi que le droit de pratiquer leur religion. Cependant, dans la plus grande partie de ces régions, particulièrement dans le Sous et sur les marges du Sahara, le contrôle du gouvernement central était très lâche, si ce n'est entièrement absent. Au Maroc des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, le déclin du commerce caravanier a des conséquences sur l'exercice du pouvoir. Les difficultés rencontrées par les populations qui s'adonnaient à cette activité ou qui en contrôlaient les routes, l'enrichissement des zaouïas[3], et le contrôle de plus en plus sensible du commerce maritime par les étrangers concourent à l'affaiblissement du pouvoir central au Maroc présaharien et saharien. Par voie de conséquence, la protection de la communauté juive incombait aux chefs (imgharens) des tribus et aux dirigeants des zaouïas plutôt qu'au Sultan. La relation entre ces chefs et les Juifs se perpétuait de génération en génération et la protection des Juifs était considérée comme sacro-sainte.

Les manuscrits dont nous disposons attestent des relations entre musulmans et Juifs à Illigh, Ifran, Ouad Noun et ailleurs dans le Sud Marocain pendant cette période de mutation. Les communautés juives font partie intégrante du paysage socioculturel et linguistique, mais elles défendent leur différence identitaire et elles restent intransigeantes sur leur foi et leurs croyances. Cependant, l'on note une absence de barrière hermétique entre les deux communautés et l'on peut parler parfois même d'indifférenciation dans l'habitat. Si le climat inter-communautaire se détériore au cours de cette période, il n'a cependant jamais atteint le stade d'un affrontement ouvert d'allure inter-confessionnelle ou inter-ethnique.

Les traditions religieuses des juifs du Sud Marocain sont marquées par des influences berbères. Intégrés au tissu culturel du Maroc oasien et montagnard, les Juifs partagent des coutumes avec leurs voisins musulmans. Leur éloignement des centres les plus prestigieux du judaïsme aussi bien en Europe qu'en Asie les conduit à assimiler concepts et symboles de la population locale, ainsi que toutes sortes de rites païens tirant leurs sources dans un animisme agraire chargé de pratiques superstitieuses. Par ailleurs, ils partagent avec leurs voisins des pratiques alimentaires ou vestimentaires ainsi que les rythmes et les modes de la vie quotidienne.

Ils vénèrent également les grandes figures religieuses (tsadiqqim litt. « justes » ou « saints ») en particulier mystiques qu'ils ont parfois en commun avec les musulmans. Les pratiques religieuses des Juifs de l'Atlas et du Sahara allient les éléments communs aux communautés juives du monde entier aux spécificités marocaines, parmi lesquelles les pèlerinages sur les sanctuaires dédiés aux saints. Le Siddiq (de l'hébreu tsaddiq) recoupe la figure musulmane du marabout et s'illustre comme ce dernier par un attachement à la pauvreté et une pratique assidue de la prière.

En effet, au milieu du XVe siècle nous assistons à une prolifération des marabouts issus de tribus berbères, dotés de la baraka[4], une force spirituelle particulière qui leur procure des pouvoirs occultes et surnaturels, en fait des chefs religieux charismatiques, mystiques et visionnaires et leur confère la sainteté. Certaines familles de la communauté juive concentrent de nombreux « saints » en particulier dans les familles de kabbalistes[5]. Ainsi l'un des grands kabbalistiques du Sud Marocain et défenseur de la langue sacrée hébraïque est Jacob ben Isaac Bouiferguan, un patronyme berbère, pluriel de « Afrag » signifiant « enceinte ». Ce rabbin de Taroudant, qui vit à la fin de XVIIe siècle, est artisan-potier de son état. Contraint de quitter Taroudant en 1598 à cause d'une épidémie il s'établit dans le village d'Aqqa. A la tête de la communauté affligée de Taroudant se trouve aussi un autre grand de la kabbale R. Moshé ben Mimoun Elbaz connu par son commentaire mystique, éminemment important, de la liturgie, intitulé, Hekhal hakodesh « le Palais de la sainteté » imprimé à Amsterdam en 1653.

La société juive du Sud Marocain du XVIe au XIXe siècle nous offre aussi l'une de ces fortes personnalités rabbiniques qui dominent la mémoire collective du Sud marocain et dont le renom et la célébrité dépassent parfois le cadre du judaïsme. Gros commerçant, exportateur de produits locaux et importateur de marchandises européennes, talmudiste et poète, Khlifa Ben Malka vit pour l'essentiel à Agadir entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle. Sa sépulture, située dans le vieux cimetière de la ville haute d'Agadir est un lieu de pèlerinage judéo-musulman comme, du reste, sa réplique musulmane, la tombe d'une sainte locale, Lalla Safia, elle-même honorée par les Juifs du pays. Les deux tombes ont été transférées après le séisme d'Agadir fin février 1960, celle de Khlifa Ben Malka est actuellement dans le nouveau cimetière juif de «Tildi » à Agadir, quant à celle de Lalla Safia, elle se trouve dans l'enceinte du Marabout Sidi Boulqnadel, près du port de la ville.

Le culte des saints et ses rites afférents (pèlerinage, invocations, serments, offrandes, veillées), la pratique récurrente de ces coutumes témoignent d'un patrimoine culturel certain. La réunion des pèlerins autour d'un saint avait aussi un impact sur le plan sociologique. Selon la tradition juive marocaine quatre vingt quatre saints nés en Israël parmi lesquels sont cités des personnages de la Bible et du Talmud, seraient enterrés au Maroc. Trente six d'entre eux sont vénérés à la fois par les Juifs et les musulmans, tandis que d'autres le sont exclusivement par les musulmans. Au Maroc saharien des dizaines de mausolées sont visités annuellement par les Juifs pour célébrer leurs saints, Sidi Chanaouil à Tamdoult près d'Aqqa, Sidi Daniel à Tagmout de Tata et Sidi Ourkennas à Issafen. Le Salwat el Anfass, rare source permettant de connaître l'histoire des Juifs marocains affirme que ces trois rabbins arrivèrent au Maroc après la destruction du premier temple de Jérusalem en 586 J-C.

Les kabbalistes organisent des concerts spirituels au cours desquels ils chantent des vers mystiques, des congrégations spirituelles sont aussi établies autour de ces saints. On y pratique aussi la méditation solitaire dans l'obscurité et la répétition du non de Dieu typiquement soufie. Sur le plan spirituel et religieux la philosophe Rachel Elior spécialiste des origines du mysticisme juif démontre que l'isolement résultant de la barrière naturelle formée par les montagnes marocaines a conduit les rabbins kabbalistes du Sud à développer un courant mystique spécifique, distinct de la kabbale du Nord et en particulier de celle d'Espagne.

Le pèlerinage (hilloula) dans ces sanctuaires constitue un temps fort émotionnel pour les pèlerins juifs. Le déroulement de cette manifestation est particulièrement ritualisé. Des bougies dédiées au saints sont allumées par les pèlerins de façon continue selon la croyance qui veut que « plus on brule, plus s'ouvrent les portes du ciel ». La prière en est le corollaire. On prie pour soi et pour les siens. C'est le moment pour certains d'évoquer l'histoire « véridique » d'un miracle. La nuit du samedi, c'est l'apothéose. Rabbins et fidèles jubilent et se laissent aller dans une transe collective accompagnée par le refrain « ha hoajay,ha houaja diwna » « il arrive, il est arrivé, notre maitre ». Frissons assurés.

  1. Ibn Khaldoun

    Ibn Khaldun est un grand savant et historien musulman. Né à Tunis en 1332 et mort au Caire en 1406, ses œuvres les plus connus sont Al-Muqadima (Les Prolégomènes), puis le Kitâb al-Ibar (Livre des exemples).

  2. dhimma

    La dhimma (litt. « protection ») est un contrat qui garantit au Juifs, aux chrétiens comme aux zoroastriens la sauvegarde de leur vie et de leurs biens, aussi que le respect tant de leur culte que de leurs lois. En contrepartie, ces communautés religieuses doivent s'acquitter d'un impôt spécifique la djizia et respecter un certain nombre de règles attestant de leur infériorité. La dhimma a été cependant appliquée en monde majoritairement musulman de façon très hétérogène suivant les lieux et les époques.

  3. zaouïas

    La Zaouïa est théoriquement un lieu de culte religieux, dont l'organisation formelle est orientée vers l'enseignement des sciences de la religion et de la mystique aux disciples par un cheikh «maître » vénéré pour son charisme et son dévouement mystique. La Zaouïa est aussi souvent une institution avec des fonctions sociales, politiques, et même militaires.

  4. baraka

    La baraka est la force spirituelle particulière qui anime les mystiques musulmans ou juifs. Elle est conçue comme un don de Dieu.

  5. Kabbalistes

    Voir Mystique et ésotérisme dans la tradition juive d'Anna Maria Vileno (ULB)

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